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Lettre ouverte d’une collègue spécialisée E au DA

jeudi 5 avril 2012

Notre collègue refuse de postuler sur un poste PEME à la rentrée. Elle s’en explique dans un courrier au Directeur académique.

Mme Pénelet-Plès Stéphanie
Maîtresse E
RASED Le Mans 3
Rattachée administrativement à l’école Moquet-Glonnières
Le Mans, le 29 mars 2012

à
Monsieur le Directeur Académique
des Services de l’Education Nationale
34 rue Chanzy
72 071 Le Mans Cedex 9

S/c de
Madame l’Inspectrice de l’Education Nationale
Circonscription le Mans 3
69 rue Chanzy
72 000 Le Mans

Objet : réorganisation des postes de maîtres E.

Monsieur le Directeur Académique,
Je suis actuellement maîtresse d’adaptation sur le RASED de la circonscription le Mans 3 et je tiens aujourd’hui à vous expliquer pourquoi je refuserai de postuler sur un poste de MEPE pour la rentrée 2012.
Petite fille d’agriculteurs, j’ai eu la chance de pouvoir faire des études supérieures car mes parents qui eux n’avaient
pas pu en faire ont cru en l’école pour nous proposer un avenir meilleur.
Je crois que j’ai choisi de devenir enseignante pour permettre à d’autres enfants d’avoir cette chance.
J’ai enseigné pendant 12 ans en classe ordinaire. Plus le temps avançait, plus je cherchais un nouveau sens à mon
travail car tiraillée entre les injonctions de l’institution, les attentes des parents et les besoins spécifiques des élèves,
j’avais l’impression de ne pas réussir à faire ce pourquoi j’avais choisi ce travail : donner aux élèves l’envie
d’apprendre, leur transmettre des savoirs et leur permettre de devenir des adultes libres de leurs choix.
La formation Capa-SH et mon entrée dans ce nouveau métier à été pour moi comme une renaissance
professionnelle. Depuis quatre ans que j’exerce en tant que maîtresse E dans un réseau d’aide, j’ai retrouvé un sens
à mon travail. Celui-ci est d’une grande richesse par la diversité des situations auxquelles nous sommes confrontées
en équipe de réseau. Les élèves avec lesquels nous travaillons sont souvent en souffrance et notre rôle est de
restaurer leur envie d’apprendre en leur redonnant confiance dans leurs capacités à réussir. Pour cela, nous devons
prendre le temps de les découvrir, comprendre comment ils fonctionnent, débusquer les blocages, travailler avec les
enseignants, rencontrer les familles, parfois les partenaires extérieurs, confronter nos observations avec les autres
collègues du RASED qui ont un regard différent de part leur spécificité ou leur extériorité à la situation. Nous partons
de là où sont nos élèves et essayons de les faire avancer en respectant ce qu’ils sont et en essayant de donner du
sens à leur place dans l’école. Nous tâtonnons, nous expérimentons sans cesse, nous réajustons car nous avons beau
être « experts » de la difficulté scolaire, nous n’avons pas toutes les réponses. D’ailleurs, je pense que notre
expertise n’est pas dans nos solutions mais dans les démarches et la co-réflexion qui nous amènent à les proposer.
Nous ne sommes pas des « techniciens ». C’est parce que nous réfléchissons ensemble que nous arrivons à
débloquer des situations très souvent complexes. Bien sûr, nous avons aussi nos limites et nous n’y parvenons pas
toujours mais lorsqu’on regarde évoluer les élèves que nous suivons sur plusieurs années, nous nous rendons
compte à quel point notre travail est utile.
En nous positionnant sur une classe, votre décision ne permet plus la mise à distance nécessaire à l’exercice de notre
spécialité. Nous ne serons plus maître E, nous serons « autre chose », mais contrairement aux arguments que vous
développez, je ne pense pas que cela sera au service des élèves.
Avec ma collègue maîtresse E, nous menons des actions de prévention avec les enseignants de différentes classes
qui nous conduisent à réfléchir à nos pratiques, à les faire évoluer au bénéfice de tous les élèves. Nous croyons et
tenons beaucoup à ce travail en équipe et nous avons fait le choix d’y consacrer une bonne partie de nos
interventions. Les enseignants avec lesquels nous menons ce type d’actions sont inquiets de les voir disparaître car
ils sont convaincus de leur nécessité.
Tout cela demande du temps, beaucoup de temps. Pour se concerter, réfléchir, continuer à se former, s’interroger,
mettre à distance. Je travaille actuellement à temps plein et j’ai déjà l’impression de toujours courir après le temps
qui me manque car les besoins sont croissants. J’achète des livres que je n’ai pas le temps de lire, j’ai beaucoup de
difficultés à trouver des moments pour échanger avec les enseignants qui courent encore plus vite que moi, il
devient compliqué de trouver des moments pour rencontrer les familles, nos temps de synthèse ont été tellement
réduits qu’ils ne nous permettent plus de pouvoir consacrer suffisamment de temps à l’analyse de la situation des
élèves que nous suivons. Malgré tout, je reste convaincue et mon expérience sur le terrain le prouve, que j’œuvre en
faveur des élèves qui en ont le plus besoin.
Dans ce contexte, je ne vois pas comment je pourrais continuer à travailler correctement avec mon temps réduit de
moitié et la charge d’une classe en plus. Notre travail d’enseignants spécialisés pourrait certainement être amélioré
mais là encore donnons-nous le temps de la réflexion et de la concertation. Une évolution des pratiques ne peut pas
s’imposer à ses acteurs par l’injonction sans concertation. Je trouve vraiment dommageable pour l’école que
l’institution, au lieu de s’appuyer sur les compétences et les initiatives de son personnel, impose des modalités de
fonctionnement qui ne correspondent pas à la réalité du métier.
Retourner en classe alors que j’ai la sensation qu’on nous empêche d’exercer dans de bonnes conditions, et alors
que celles-ci se sont considérablement dégradées depuis quatre ans, n’est pas une décision que je prends de plein
gré.
Mais parce que je ne supporterai pas de ne pas pouvoir faire mon actuel métier correctement, je refuse de postuler
sur les postes que vous nous proposez.
Je retournerai donc en classe ordinaire à la rentrée 2012 en espérant que l’avenir sera meilleur, que ceux qui
prennent des décisions pénalisant les plus démunis prennent conscience de leurs erreurs et que nos postes puissent
à nouveau exister.
Je vous prie de recevoir, Monsieur le Directeur Académique, les salutations d’une enseignante spécialisée en colère.

Mme Pénelet-Plès Stéphanie

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