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Dossier de presse suite au décès de la directrice « épuisée »

Pantin : Christine Renon, « directrice épuisée » - Le Café Pédagogique

jeudi 26 septembre 2019

Education Nationale : quand le travail pousse au suicide

27/09/2019 (mis à jour à 16:42) - Par Louise Tourret
Lundi dernier, Christine Renon, directrice d’une école maternelle, s’est suicidée sur son lieu de travail à Pantin en Seine-Saint-Denis. Dans un courrier qu’elle a adressé à l’ensemble des directeurs d’établissement de sa ville, elle confiait son épuisement professionnel.

À 58 ans, la directrice de l’école maternelle Méhul, à Pantin (Seine-Saint-Denis), a mis fin à ses jours lundi 23 septembre. Son corps a été retrouvé avant l’arrivée des enfants, dans la grande nef de cette école. Avant sa mort, Christine Renon avait envoyé à son inspecteur d’académie et à tous les directeurs et toutes les directrices d’établissements scolaires de sa ville une lettre. « Aujourd’hui, samedi, je me suis réveillée épouvantablement fatiguée, épuisée après seulement trois semaines de rentrée », écrit-elle. C’est une professionnelle à bout qui se livre, interroge le système dans sa globalité et l’absence de réponse de sa hiérarchie. Louise Tourret, productrice de l’émission « Être et savoir », revient sur ce drame dans son émission du dimanche 29 septembre et a interrogé pour cela le sociologue Vincent de Gaulejac, spécialiste de la souffrance et du mal-être au travail.

Il tente une explication sur les raisons qui ont pu pousser cette directrice d’école à commettre ce geste désespéré.

Vincent de Gauléjac : Ce drame illustre la souffrance que vivent de nombreux agents des institutions publiques que ce soit dans l’éducation, à l’hôpital, dans la police, dans le travail social. En 2008, quand j’avais participé à « L’Appel des appels » avec Roland Gori, on insistait déjà sur la transversalité de ce phénomène. On se suicide dans toutes ces institutions que l’on « modernise » : France Télécom, la SNCF, la RATP, etc. Je me souviens du témoignage de Catherine Kokoszka qui était la directrice de l’antenne parisienne de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) qui avait écrit un texte en 2009 après sa tentative de suicide dans laquelle on retrouve presque mot pour mot les termes employés aujourd’hui par Christine Renon.

Que se passe-t-il dans ces institutions ?

Vincent de Gauléjac : Les réformes successives qui y sont mises en œuvre, cette réorganisation permanente, pèsent de plus en plus sur les agents et même sur leur hiérarchie. Ces nouvelles formes de gestion - qui sont nées avec le développement du New Public Management, de la Corporate Gouvernance - produisent deux effets : premièrement, les agents ont l’impression que ces réformes les empêchent de travailler. Deuxièmement, s’ils se sont investis dans l’éducation, dans la santé ou dans le travail social, c’est parce qu’ils croyaient aux missions de l’institution : une bonne pédagogie, prendre soin des malades, etc. Faire bien son travail c’était correspondre aux valeurs de l’institution. Mais à présent, l’organisation, tous ces nouveaux outils de gestion présentés comme devant améliorer les choses en fait les mettent en difficulté, non seulement les empêchent de travailler, mais leur font perdre le sens du travail et les valeurs qu’ils avaient mis au centre de leur choix professionnel.

D’où vient ce sentiment de ne plus arriver à bien faire son travail ?

Vincent de Gauléjac : Dans sa lettre, Christiane Renon parle de ces petits riens qui occupent 200% du temps. Je l’ai également constaté à l’université. On a l’impression qu’il faut passer de plus en plus de temps pour créer les conditions pour pouvoir bien travailler. De nombreux agents de la fonction publique ont le sentiment que tout cela ne sert à rien : remplir des objectifs, des dossiers, appliquer des procédures, obéir à des référentiels, etc. Cette approche gestionnaire est totalement instrumentalisante et elle prend un temps fou. En tant que chercheur, mon travail consistait au début de ma carrière en l’enseignement et la recherche. A la fin de ma carrière, je passe 80% de mon temps à m’occuper de management au lieu de m’occuper des missions de l’institution. Ce sentiment-là est unanimement partagé par tous les agents qui sont confrontés à ces réformes, qu’elle soit hospitalière, de l’enseignement, de l’université. Toutes aboutissent à donner aux agents le sentiment que la plus grande partie de leur travail n’est pas utile par rapport aux missions de l’institution mais ne fait que nourrir la machine administrative et des exigences gestionnaires.

On constate dans le même temps, au sein du discours de ces institutions, que ce soit dans le champ de l’éducation, du travail social ou de la santé, la montée en puissance du terme de bienveillance. Comment interpréter cet apparent paradoxe ?

Vincent de Gauléjac : On ratiocine sur les conditions de travail, sur les moyens mis en œuvre pour pouvoir remplir les missions qui sont confiées, avec toujours ce discours qui enjoint à « faire plus avec moins », comme si c’était anodin et possible. Les conditions objectives se dégradent, donc subjectivement les gens ne vont pas bien, alors on met en place tout un discours sur le care, la bienveillance, l’attention à l’autre qui est en effet d’autant plus nécessaire qu’’objectivement on n’a plus les moyens de la bienveillance comme on le voit par exemple dans les services d’urgence à l’hôpital. Cette contradiction devient tellement aiguë qu’elle participe au mal-être de professionnels qui ne demandent pas mieux que de bien travailler. On leur renvoie que si ça ne marche pas, c’est parce qu’ils résistent au changement, alors que s’ils résistent au changement c’est parce que les modalités de celui-ci les empêche de bien travailler. On est dans une organisation que j’appelle « paradoxante » : les outils mis en place pour améliorer l’efficience sont en fait des outils qui mettent les agents dans des injonctions paradoxales. « Soyez autonome, bienveillant », mais les conditions de travail vous en empêchent. C’est cela qui les rend malade, qui les rend fous.

Quelles sont les solutions pour éviter une telle souffrance ?

Vincent de Gauléjac : Au niveau individuel, on voit de nombreux agents se mettre en arrêt maladie parce qu’ils ont l’impression qu’ils vont devenir fous. C’est l’éloge de la fuite. Tandis que d’autres essaient de s’adapter malgré tout. Mais pour moi, au niveau collectif et politique, l’urgence consisterait à les traiter comme des sujets, non pas comme des objets de réforme, comme des sujets individuellement et collectivement capables d’élaborer des réponses aux problèmes qui sont posés. Or les nouvelles modalités de management produisent un écart entre les prescripteurs et le travail réel. Dans son ouvrage Le Management désincarné, Marie-Anne Dujarier montre bien comment des agences de santé comme l’ARS, les agences de notation, le Ministère de l’Education produisent des prescriptions, des nouveaux outils, des référentiels mais sont totalement déconnectés du travail réel. Il faut revenir au travail réel pour voir comment on peut apporter des solutions, et que l’organisation se mette au service du travail réel et non pas au service de la prescription.

Pourquoi cela ne se fait pas ?

Vincent de Gauléjac : Parce que les responsables politiques sont sourds. C’est pour cela que la lettre de Christine Renon est magnifique parce qu’elle y remercie ceux qui sont l’essentiel de l’institution : les parents, les élèves, les professeurs. Elle y exprime son amour de son métier, et le fait qu’elle s’est sentie complètement « cassée » parce qu’elle ne pouvait plus l’exercer correctement. Tant que le choix des modes d’organisation ne sera pas fait au plus près du travail réel, on aura des témoignages tels que le sien.

Louise Tourret

Pantin : Christine Renon, « directrice épuisée »

Jeudi 26 septembre 2019 - Le Café Pédagogique - François Jarraud

« Je suis tellement fatiguée ». C’est le leitmotiv de la lettre laissée par Christine Renon, directrice de l’école maternelle Méhul de Pantin(93) le 21 septembre, peu de temps avant son suicide. Ses mots interpellent l’institution éducation scolaire qui laisse les directeurs « seuls » face à un travail épuisant et parfois inutile. De l’institution scolaire elle n’espère qu’une chose c’est qu’elle ne salisse pas son nom. Le Snuipp 93 et Sud 93 réagissent.

Mme Renon souligne des injonctions inutiles : « franchement prendre les enfants sur le temps méridien cela peut les faire progresser ? », demande t-elle au sujet des APC. « En quoi les rythmes de l’enfant à Pantin sont-ils raisonnables ? ». « Je n’ai pas confiance au soutien et à la protection que devrait nous apporter notre institution. D’ailleurs il n’y a aucun maillon de prévu, les inspecteurs de circonscription ont probablement encore plus de travail que les directeurs. Et la cellule de crise, quelle blague. L’idée est de ne pas faire de vague et de sacrifier les naufragés dans la tempête ». Toute la lettre souligne la solitude du travail du directeur face aux problèmes nombreux et quotidiens comme les nominations d’enseignants à la rentrée ou les crises qui surviennent à l’école.

« Le travail des directeurs est épuisant.... Les directeurs sont seuls », dit-elle. « Je suis tellement fatiguée ». Mme Renon s’est donné la mort en remerciant les parents, ses collègues, « les enfants qui ont fréquenté et qui fréquentent l’école », les animateurs de la ville.

« La solitude de la mission de direction d’école dans les tâches quotidiennes administratives et organisationnelles qui s’accumulent devient, au fil des années insupportable », déclare le Snuipp 93. « Le manque de formation et d’accompagnement pour les directrices et les directeurs d’école lors de la gestion de situations de crise renforce le sentiment de solitude face à des décisions impactant familles, élèves et collègues. Les directives ministérielles, rectorales et académiques se superposent, sans jamais faire le lien avec les professionnels de terrain pour les mettre en cohérence, en vérifier la faisabilité … Cette marche forcée de réformes rejetées par la profession, via les instances paritaires ministérielles comme académiques ou départementales, contraint de nombreux collègues à mettre en œuvre sous la pression hiérarchique des mesures qui heurtent leur professionnalité, voire qui bafouent leurs valeurs humaines et professionnelles ».

Le syndicat dépose une alerte sociale. « Cette alerte doit ouvrir des discussions pour que la mort tragique de notre collègue et camarade ne soit pas vaine ». Le SNUipp 93 et Sud 93 saisissent le CHSCT. « Nous demandons au Ministre que cesse la mise en place d’organisations du travail pathogènes. Malgré de nombreux suicides dans l’Education Nationale, le ministère n’a pris aucune décision pour mettre fin à ces situations », déclare Sud 93.

« Le travail des directeurs est épuisant.... Les directeurs sont seuls », dit-elle. « Je suis tellement fatiguée ». Mme Renon s’est donné la mort en remerciant les parents, ses collègues, « les enfants qui ont fréquenté et qui fréquentent l’école », les animateurs de la ville.

Fantasmes sur l’école maternelle de banlieue

Dimanche 1er septembre 2019 - Médiapart - Paul Devin

Les récents propos de Jean-Michel Blanquer revendiquant la pertinence de l’obligation scolaire à trois ans pour lutter contre la déscolarisation des petites filles dans les milieux fondamentalistes musulmans témoignent une fois encore des fantasmes entretenus sur l’école de la banlieue.
Cette prétendue motivation ne se fonde sur aucune donnée objective. Il n’y a pas de phénomène de non-scolarisation des filles en maternelle y compris dans les quartiers populaires. L’attribution de cette non-scolarisation à des facteurs religieux est donc une pure supputation qui témoigne davantage des représentations du ministre que des réalités du territoire. Lorsque les scolarisations à deux ans étaient plus développées qu’aujourd’hui, le même constat pouvait être fait : les petites filles vont à l’école autant que leurs frères ! Sans doute pourra-t-on trouver des situations de refus de scolarisation mais peut-on décrire la vie ordinaire de la banlieue au seul travers de quelques situations extrêmes sans faire surgir des représentations fantasmées qui accuseraient des familles de mettre en doute les valeurs de notre société alors qu’elles n’ont pour souhait que celui de la réussite scolaire des leurs enfants.

Il en est de même d’autres arguments qui ont été successivement avancés pour justifier la scolarité obligatoire à trois ans.

Il y eut l’argument qui expliquait qu’il fallait inciter à la scolarisation dans les quartiers populaires car des enfants, garçons et filles confondus cette fois-ci, échappaient à la maternelle. La réalité statistique est toute autre : les familles populaires mettent leurs enfants à la maternelle et le faisaient dès deux ans quand on leur offrait la possibilité de le faire ! Et les seules zones où on constate une moindre scolarisation, c’est à Mayotte et en Guyane où faute de places, les familles populaires doivent se contenter d’une inscription sur une liste d’attente.

Il y eut l’argument de l’assiduité peu respectée par les familles populaires nous disait-on. Cette fois-ci pas de statistiques officielles mais les témoignages des enseignants de la banlieue. Le seul manque d’assiduité véritablement notable provient qu’une question économique : le prix des billets d’avion lors du retour estival dans le pays d’origine qui incite les familles à partir avant la sortie scolaire et à revenir après. Raison qui conduit aussi des familles bourgeoises à manquer aux obligations d’assiduité pour bénéficier de vacances moins chères !

Jusqu’où ira donc cette recherche d’arguments pour la scolarité obligatoire à 3 ans ? Car la réalité est que cette mesure n’aura pas d’impact sur la scolarisation puisque la quasi-totalité des élèves est déjà scolarisée en maternelle. Et dans les seuls territoires où ce n’est pas le cas, faute de places, l’État n’a pas décidé d’investir suffisamment pour changer cette situation.
Pour le reste le seul véritable effet de cette réforme sera le subventionnement des écoles privées et donc le développement des inégalités que leur développement entraîne. A la différence des précédentes réformes de la scolarité obligatoire, celle-ci consacrera donc une plus grande inégalité en favorisant les choix scolaires des milieux favorisés …
Vouloir la justifier par de prétendus dangers causés par les familles populaires de banlieue confine au cynisme !

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