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Directrice d’école à Pantin : « Non, ce n’était pas une personne fragile. Ce n’est pas ça »

Article en ligne du journal Libération

lundi 30 septembre 2019

Directrice d’école à Pantin : « Non, ce n’était pas une personne fragile. Ce n’est pas ça »

Libération : LIEN VERS l’article

Par Marie Piquemal — 27 septembre 2019 à 18:03

Christine Renon avait 58 ans et aimait son métier. Lors d’un rassemblement jeudi après son suicide, parents d’élèves et enseignants brossaient un portrait aux antipodes de l’image qui a circulé les premiers jours d’une femme chétive. C’était une battante.

Directrice d’école à Pantin : « Non, ce n’était pas une personne fragile. Ce n’est pas ça »

« Je sais une chose. Christine a donné sa vie pour l’Education nationale, et elle l’a perdue sur son lieu de travail. Elle avait un combat, ses élèves. » Cet enseignant s’approche pour témoigner, puis recule à mesure qu’il parle, angoissé à l’idée que sa hiérarchie puisse l’identifier dans l’article. « On a reçu des pressions pour qu’on se taise. Mais je dois parler. Il faut absolument dire qui elle était vraiment. » Christine Renon, 58 ans, était directrice de l’école maternelle Méhul à Pantin, en Seine-Saint-Denis. Elle a été retrouvée morte dans le hall de son établissement lundi.

« Tout le monde doit savoir pourquoi Christine s’est suicidée. Christine est claire dans sa lettre. Elle met en cause l’institution, la mairie aussi. On ne peut pas faire comme si de rien n’était. » Plusieurs centaines de personnes, enseignants, parents d’élèves ou habitants du quartier étaient rassemblées jeudi soir dans la cour de l’école pour lui rendre hommage. Sur le fer forgé de la balustrade, des élèves avaient accroché des dessins d’arc-en-ciel. Un soleil qui sourit, aussi. « Comment se fait-il que l’institution ne soit pas représentée ce soir ? Comment peuvent-ils considérer que ce suicide ne concerne pas l’institution ? » rage une mère d’élève. Ces derniers jours, la colère est venue se mêler à la tristesse. Une ancienne collègue s’avance avec plus d’assurance : « On ne peut pas laisser dire que c’était une dépressive sans enfant, fragilisée par le décès de ses parents. Non ! Christine, c’était une bonne vivante, une rigolote. Physiquement, c’était un roc. Pas du tout la personne chétive et fragile comme ils essaient de faire croire. Mais alors pas du tout. »
« Combien de fois je l’ai vu acheter avec son argent des fournitures scolaires »

Tous décrivent une femme engagée et souriante, qui aimait son travail. « Elle arrivait tôt le matin. Dès 7h30, avec sa polaire bleue. Toujours devant l’école pour accueillir les élèves. Elle était aussi là le samedi et le dimanche souvent, pour travailler. » Une battante du quotidien. « Je me souviens d’une bagarre pas croyable pour le papier toilette, raconte une mère d’anciens élèves. La mairie nous livrait un énorme rouleau. Mais un seul pour toute l’école ! Du coup, les enfants devaient traverser tous les sanitaires pour avoir un bout de papier, ça ne pouvait pas aller. Elle devait se bagarrer pour tout. » Ses souvenirs datent un peu, sa dernière fille a quitté la maternelle il y a deux ans. Tout en parlant, des exemples lui reviennent, comme l’épisode des chaises. « Cette fois-là, elle a quand même dû se battre pour que la mairie accepte de lui livrer des chaises, il n’y en avait pas pour chaque élève ! Cela peut paraître anecdotique, mais mis bout à bout, c’était pesant. Combien de fois je l’ai vu acheter avec son argent des fournitures scolaires, fatiguée de réclamer. » La mère se tourne vers une animatrice de la ville, qui travaillait dans l’école jusqu’à peu : « Et j’imagine que cela n’a pas changé : il n’y a toujours pas d’infirmière ni de psychologue scolaire, hein ? » L’animatrice hausse les épaules pour dire non. « Cette directrice, elle faisait office de tout ici. Dévouée comme pas possible. » Elle gérait toutes ces petites choses qui ne se voient pas, et qui à la fin de la journée donnent le sentiment de ne pas avoir fait grand-chose, comme elle l’écrit dans une lettre d’adieu.
« Mot pour mot ce que l’on vit tous »

« Cette lettre. C’est exactement ça. Mot pour mot ce que l’on vit tous », dit une enseignante d’une voix à peine audible. Saisie par l’émotion, elle a du mal à s’exprimer. Elle la connaissait pourtant à peine, « juste de réputation ». Mais s’identifie. « Ce truc de tout faire pour les élèves, avec de moins en moins de moyens… Nous sommes nombreux à le partager. » Elle se reconnaît aussi dans ce sentiment d’impuissance face aux familles en détresse « qui viennent vous trouver parce que l’école est l’une des dernières institutions. On écoute, mais on est désarmé. On est sans moyens ». Les larmes sont au bord des yeux. « C’est difficile à comprendre de l’extérieur mais son geste, c’est un acte militant. Pour qu’on l’écoute enfin. »

Christine Renon était attentive aux autres, à toutes ces petites mains qui font aussi tourner l’école. Les Atsem (assistantes maternelles), extrêmement précieuses dans les classes auprès des instits. Elle les invitait à manger chaque année. Le gardien aussi. Le week-end dernier, avant de se suicider, elle lui a laissé un petit mot, pour le préserver : « Ne rentrez pas, appelez les pompiers. »

Marie Piquemal

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