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Dépression scolaire : « le service public d’éducation » en question… (Meirieu P)

samedi 30 août 2008

Au-delà des débats récurrents et des questions politiques de circonstance, cette rentrée scolaire me semble se caractériser par un découragement de plus en plus grand des véritables militants du « service public d’éducation ». Pas une journée, en effet, sans que des collègues engagés dans des projets depuis des années, forts de convictions pédagogiques progressistes et ayant à leur actif des réalisations exemplaires (de ces réalisations que même les ministres de droite qui stigmatisent le « pédagogisme » aiment visiter, valoriser et donner en exemple)… ne me disent leur lassitude, leur peu de courage pour retourner affronter, en même temps, des situations de plus en plus difficiles et une administration de plus en plus inquiétante. Pas une journée sans témoignage de cette accumulation de découragements qui touche ceux et celles qui font vraiment fonctionner, à la base et au quotidien, les écoles et les établissements scolaires. Pas une journée sans que se confirme la gigantesque dépression scolaire dans laquelle nous sommes…

Alors, bien sûr, cela tient à des questions identitaires décisives : quand on entend répéter à longueur de journée qu’il ne faut pas remplacer un fonctionnaire sur deux, on comprend que l’on était, au mieux, à moitié inutile ! Quand on voit des décisions ahurissantes pleuvoir sans concertation, au mépris des travaux des chercheurs comme des expériences des enseignants, on se pose des questions sur le sens de la responsabilité des politiques et sur les effets d’un pilotage du système éducatif fondé sur la seule communication médiatique ! Quand on voit partout stigmatiser les enseignants et les accuser, en bloc, d’être responsables de la baisse du niveau et de la montée de la délinquance, de l’excitation des élèves et de la passivité de leurs parents, on trouve que les médias et les urbanistes, la publicité pulsionnelle et les exemples de comportements irresponsables au plus haut sommet de l’État sont un peu trop vite exonérés de toute responsabilité !

Mais, plus profondément encore, c’est sans doute, ce qui est en train de se passer sous nos yeux sur l’avenir du « service public d’éducation » qui constitue la plus grande cause de démobilisation et de découragement… D’abord, évidemment, le service public sera très affecté par la diminution des postes que nous subissons dès cette année et plus encore dans les années qui viennent, si le mouvement se poursuit, comme on nous l’annonce. Certes, le ministre affirme qu’il y aura toujours un professeur devant chaque classe et que les parents ne se rendront compte de rien. C’est possible, effectivement ! Mais il faut savoir que ce sera au prix d’un recul très important de l’État sur toute une série de tâches et de missions qui permettaient – certes de façon encore très insuffisante – de tenter de faire face aux situations difficiles. Ce qui rendait le système encore un peu tolérable, c’était, justement, ces quelques aides qu’on voit aujourd’hui disparaître : un professeur de plus ici ou là, quelques heures pour monter un projet, un appui formatif, l’intervention d’un réseau d’aide, la collaboration avec un mouvement d’Éducation populaire, etc. C’était ces moyens auxquelles s’accrochaient les enseignants « qui en voulaient »… ces moyens qui ont déjà fondu comme neige au soleil et ne vont pas manquer de disparaître complètement.

Ajoutons que cela disparaît au moment où la pression sur le système se fait de plus en plus grande. En effet, outre les demandes légitimes des parents pour des cursus scolaires plus longs assurant de meilleures chances de réussite professionnelle à leurs enfants, outre les exigences légitimes pour que les élèves acquièrent les connaissances et les compétences requises pour faire face à un monde de plus en plus complexe… nous subissons l’effet bien connu des sportifs de haut niveau comme des ingénieurs : le coût est de plus en plus élevé au fur et à mesure que nous approchons des objectifs de plus en plus difficiles. Les derniers dixièmes de seconde qui permettent la qualification ou la victoire dans une compétition sportive demandent plus d’énergie que les secondes et, a fortiori, les minutes précédentes. De même, les investissements à effectuer pour gagner quelques petits points en « productivité », dès lors que l’essentiel est garanti pour tous, sont, de loin, les plus coûteux. C’est pareil en matière scolaire et il faut l’avouer sans démagogie : les coûts ne sont pas homogènes et, quand on ambitionne de scolariser, d’instruire et d’éduquer des enfants qui n’ont pas trouvé leur panoplie d’élève au pied de leur berceau, des enfants dont l’environnement social est problématique et la construction psychique fragile… cela coûte beaucoup plus cher. Et cela demande un effort supplémentaire de l’État qui porte la responsabilité d’éviter de se laisser développer une population de marginaux dont le coût social, à terme, sera infiniment lourd. Tout cela exige que l’État investisse dans un « service public » qui ne soit pas seulement gestionnaire… mais aussi visionnaire !

Or, c’est le contraire qui se passe : l’État se replie de plus en plus sur un fonctionnement technocratique strict, qu’il complète simplement par des dispositifs, tout aussi technocratiques, de « soutien ». C’est une conception minimaliste de l’École, réduite aux caractéristiques les plus traditionnelles de la « forme scolaire » : une classe, une heure, un enseignant, des cours et des exercices, des évaluations sous forme de tests calibrés, du soutien pour ceux qui n’y arrivent pas, l’exclusion en bout de course pour ceux qui échouent. Les tentatives pour introduire un fonctionnement plus souple (les cycles, le travail interdisciplinaire, le partenariat, le suivi personnalisé, la prise en charge globale des élèves par des équipes cohérentes) sont rendues pratiquement impossibles. En fait, c’est bien à une réduction des ambitions du service public que nous assistons, avec cette double caractéristique paradoxale : un encadrement technocratique renforcé et une libéralisation du fonctionnement encouragée. L’encadrement technocratique sert, à la fois, à produire des « indicateurs » qui facilitent le comportement « libéral » des parents dans le supermarché scolaire et à stimuler la concurrence entre des systèmes rivaux assignés seulement à respecter des normes communes purement formelles.

Plus globalement, je suis inquiet parce que ce mouvement s’opère de manière assez subreptice, sans être clairement repéré et dénoncé par la gauche, et qu’il constitue une rupture majeure dans notre tradition républicaine.

Caricaturons un instant : ce qui est en jeu c’est « la qualité du service rendu au public » (ici, du service éducatif rendu aux parents et, plus globalement, aux citoyens et à la Nation). Sur cette question de la qualité du service rendu, deux vieilles conceptions, issues toutes deux du XIXe siècle, s’affrontent : l’une affirme que la qualité s’obtient par la concurrence (et que le marché produit « naturellement » cette qualité dans tous les domaines) ; l’autre affirme que c’est le contrôle étatique vertical qui produit de la qualité et est seul capable de la garantir. Ces deux conceptions se renforcent réciproquement en des oppositions systématiques : devant une difficulté, la première promeut la privatisation ou l’externalisation (sous le manteau de la modernisation), la seconde l’investissement massif des deniers publics et le renforcement des obligations et contraintes étatiques (sous couvert d’équité de traitement). Or, ces deux solutions, en tant que telles, sont des impasses : la privatisation n’est en rien un gage de qualité, ni en matière de production de biens matériels (où elle privilégie l’intérêt à court terme et le tout jetable), ni, a fortiori, en matière d’engagement humain où elle est incapable de travailler sur ce qui n’est ni quantifiable ni monnayable. De même l’étatisation reste une imposture dès lors qu’elle ignore – ce que pourtant les sociologues ne cessent de répéter – que toute offre de biens est relative à la capacité à s’en servir, que cette capacité n’est pas équitablement répartie dans le champ social et que l’éloignement des décideurs par rapport aux situations concrètes défavorise les plus défavorisés, quand elle ne produit pas d’inutiles gaspillages au seul profit des plus débrouillards.

C’est pour n’avoir pas suffisamment réfléchi à une conception nouvelle du service public, ni libérale, ni étatique, que nous pataugeons aujourd’hui dans des débats sans fin… Pour avancer un peu, tentons quelques propositions simples :

- Un service public, en particulier d’éducation, doit se caractériser par une cadrage national fort sur des objectifs nationaux ambitieux et une responsabilisation des acteurs sur les moyens de les réaliser… Tout le contraire de ce à quoi nous sommes assignés aujourd’hui : un cadrage technocratique sur les moyens accompagné d’un abandon de l’État sur les politiques réelles des établissements, un contrôle tatillon des « résultats » (sans regarder s’ils ont été obtenu par une plus-value formative réelle ou une sélection minutieuse des inputs) et une libéralisation des projets (qui peuvent ignorer, en toute impunité, des objectifs comme la formation des élèves à l’autonomie documentaire, l’information régulière et respectueuse des familles, le respect d’une laïcité constructive…).

- Un service public, en particulier d’éducation, doit se caractériser aussi par le fait qu’on identifie le bon maillage en matière de gestion optimale des décisions. Si les décisions concernant les programmes doivent rester nationales, si les décisions techniques locales doivent être prises au niveau des collectivités territoriales, les décisions pédagogiques requièrent, elles, des « structures fonctionnelles » à taille humaine. Nous devons, pour cela, créer des « unités pédagogiques » de quatre-vingt à cent vingt élèves (ce sont les chiffres qui émergent des études internationales) affectées à des équipes d’enseignants qui en assument la responsabilité complète. Il faut en finir avec la fragmentation et la déresponsabilisation qui règnent dans nos établissements, en particulier du second degré. Il faut que les professeurs aient prise collectivement sur des ensembles d’élèves identifiés et qui les identifient. Un service public requiert une homothétie maximale entre les groupes qui en bénéficient et ceux qui en sont chargés. Faute de quoi, nul ne peut y exercer de véritable responsabilité… et nous sommes condamnés à des conflits sans fin, parce que sans lieu possible pour les traiter.

- Un service public, en particulier d’éducation, doit se caractériser, par ailleurs, par le fait que les dysfonctionnements – inévitables dans toute entreprise humaine – y sont traités en interne et de manière collective. Pour dire les choses simplement, dans le « privé », ceux qui ne sont pas contents sont sommés d’aller voir ailleurs et de faire jouer la concurrence. Dans le « public », ceux qui constatent, comme « usagers », que des choses ne vont pas, doivent pouvoir intervenir en tant que « citoyens » pour, d’abord, poser le problème et, ensuite, exiger que des professionnels compétents cherchent avec eux des solutions. Un service public se caractérise par le fait qu’il existe des systèmes efficaces permettant de travailler en interne sur les dysfonctionnements et non d’en partir parce qu’on est mécontent. À l’école, cela devrait valoir, bien évidemment, pour l’ensemble des acteurs : enseignants, cadres éducatifs, parents, élèves… avec, évidemment, des modalités adaptées à chacun.

- Un service public, en particulier d’éducation, doit se caractériser, enfin, par le fait qu’il est porté par la Nation dans une perspective résolument volontariste. Il incarne le bien commun et l’avenir. Il est tout le contraire d’un archaïsme. Ce qui est devenu archaïque aujourd’hui – la question de l’écologie en témoigne largement –, c’est la tyrannie des économies à court terme, la dictature des gestionnaires à courte vue, la pression pour obtenir à l’aveuglette des « résultats »… Ce dont nous avons besoin, au contraire, c’est d’un projet pour mobiliser les hommes et les femmes de notre temps sur un avenir plus que jamais incertain. Au temps de toutes les peurs, l’éducation reste le seul investissement vraiment prioritaire. Une « Éducation nationale » qui déboussole ses enseignants, décourage ses militants pédagogiques, désespère les meilleurs de ses cadres, réduits les parents à n’être que des « consommateurs d’école » n’est plus digne de porter ce nom.

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